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Le Festival Fringe présente T. A. L’économie du désir

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Crédits : Ben Clarkson

« Je dois me peser », voici les maîtres mots de ce théâtre documentaire qui dépeint le cœur de quatre femmes dont le trouble alimentaire (T. A.) est un quotidien. Avec un miroir sur une société fixée sur l’image, Karatini Théâtre offre un drame comique présenté à travers la narration de ces quatre femmes qui racontent à leur psychologue leur rapport conflictuel au corps, à la beauté et à leur alimentation. Sont alors mis en scène des fragments de thérapie des personnages qui déconstruisent leur quotidien par le biais d’anecdotes. Des histoires croisées offertes avec une touche d’autodérision. Dès que les lumières s’éteignent, on entre dans un monde qui nous paraît familier, mais qui peu à peu nous démontre à quel point l’obsession n’a aucune limite. Nous avons le privilège d’être spectateurs par un système de pensée caractérisé par le contrôle de soi. Nous y explorons le contrôle de son corps et de son environnement. T. A. L’économie du désir porte sur l’idéal impossible du corps parfait, mais surtout sur l’illusion du corps malléable. Un corps plastique modifiable au coût de privations alimentaires, visites obsessionnelles au gym, chirurgies esthétiques et ainsi de suite. En partie documentaire, la dramaturge, Maria Sophia Alexandra, s’est également inspirée de l’expérience d’autres femmes ayant un T. A. qu’elle a interviewées pour cette recherche-création. « Un régime qui se solde par un échec, voire une prise poids alors qu’une perte était rigoureusement souhaitée, une planification de la privation, un jeûne, terminé dans la compulsion, etc. Ma pièce est une mise à l’échec d’un système de rigides. » Dans une société obsédée par la minceur, nous sommes touchés de près ou de loin à la quête du corps parfait avec des définitions différentes. Karatini Théâtre est une jeune compagnie dirigée par Maria Sophia A., anthropologue et muséologie de formation, qui cherche à engager une conversation entre art et recherche sociale en favorisant la « recherche-création ».

Avec une sensibilité à la pointe du sujet, cette pièce vous fait réfléchir et vous transporte dans un univers plus proche qu’on ne le croit.

Entretien avec Maria Sophia A.

Pourquoi avoir voulu traiter de ce problème? Les troubles alimentaires ne touchent que 1 à 3 % de la population. Cela semble faible, mais en nombre cela donne 30 000 personnes dont 90 % sont des femmes. Il s’agit aussi de la maladie mentale avec le plus haut taux de mortalité. Dans la semaine de sensibilisation aux troubles alimentaires l’an passé, j’ai appris qu’aux États-Unis, il y avait plus de décès liés aux complications d’un trouble de l’alimentation que d’homicides. Cela m’a frappée et ça m’a beaucoup touchée. Dans la pièce, j’ai voulu montrer les mécanismes de contrôle qui habitaient les personnages et donner ainsi accès à leur univers mental. D’une part, j’ai voulu amener une meilleure compréhension de ce qu’était un T. A., d’autre part j’ai voulu créer un lien de proximité entre les personnages et les spectateurs. En outre, j’ai voulu que ces derniers se reconnaissent dans ce qui était dit. Et beaucoup se sont identifiés, ce qui montre que cet univers de relations conflictuelles avec sa propre image corporelle n’est pas si éloigné de nous. Même les personnes qui ne présentent pas de troubles alimentaires s’identifient à certains moments de la pièce. Ce n’est pas un hasard dans une société où règne le culte de la minceur et où une grande majorité de femmes entreprennent des régimes amaigrissants. Comme je suis une étudiante en sociologie, je m’intéresse aux structures plus larges. Le système tend à « psychologiser les problèmes de société », j’essaie quant à moi de redonner une dimension sociale à ce qui est considéré comme individuel, je crois que l’identification aux personnages a bien rendu cette dimension. Avec cette pièce, j’ai souhaité sensibiliser les gens à la problématique, amené une meilleure compréhension, mais aussi de les faire se questionner quant à leurs propres comportements relativement à la nourriture.

Comment réussir à intégrer l’humour dans un sujet si lourd? L’humour dans la pièce sert à faire des prises de conscience. Le public rit lorsqu’il se reconnaît dans les histoires racontées par les comédiennes. Pour faire de l’autodérision, il faut se pencher sur ses propres pratiques, les analyser et les questionner. L’humour témoigne de la réflexivité des personnages de la pièce qui souffrent d’un trouble alimentaire. Il ne faut pas oublier qu’une partie de la pièce est documentaire, j’ai mené des entrevues avec des femmes ayant un T. A. L’humour était déjà présent au moment des entrevues, il était certain qu’il se retrouverait dans la pièce et qu’il s’agirait d’un drame comique. 

Dans une société où l’obsession du corps parfait est omniprésente, comment se positionner? Il faut se positionner contre le culte de la minceur et de la beauté unique. Le modèle de beauté et de désirabilité qui prime est une construction sociale. Ce modèle ne va pas de soi, mais puisqu’il est « naturalisé » on est tenté de croire le contraire. Dans ce modèle dominant, « mainstream », il faut non seulement avoir un corps mince, mais avoir un corps jeune, c’est pourquoi j’ai voulu avoir dans la pièce des femmes de différents âges (nous avons des comédiennes dans la vingtaine, dans la trentaine, la quarantaine et la plus âgée est dans la cinquantaine). Il faut valoriser la diversité corporelle, ce qui va de pair avec la diversité culturelle. Encore une fois, la blanchité est ce qui prime dans les médias. L’industrie de la mode le prouve tristement, c’est pourquoi dans la pièce j’ai voulu avoir des comédiennes de différents horizons, nous avons une comédienne d’origine argentine et une comédienne d’origine Mi’kmaq. J’aimerais bien reprendre la pièce et la présenter à plus large échelle. Pour cette deuxième version, j’aimerais ajouter des personnages (dont un personnage masculin) et diversifier encore plus la distribution.

Les représentations au Festival Fringe se sont terminées avec une salle comble, d’autres suivront à plus grande envergure. Une pièce à suivre!

www.karatinitheatre.com

Ornella Ilunga
A propos Ornella Ilunga (4 Articles)
Dans une version originale du caméléon, Ornella est une femme passionnée et ambitieuse qui va à la rencontre de tout ce qui peut lui être bénéfique. Entre la gestion de projets, l’organisation d’événements, les relations médias et la coordination, elle sait tout faire! C’est avec entrain qu’elle va là où son chemin la mène. Envieuse de garder sa touche d’originalité, Ornella s’arrête volontiers et est toujours prête à écrire un nouveau chapitre. Sans compter sur son nombre illimité de chaussures, d’accessoires et de vestes, elle est mordue de musique et au moindre son, elle s’évade. À l’affût des nouvelles tendances, rien ne lui échappe.
SSL